La prière de l’absent

 

La Prière de l’absent, 2011

On est bien peu de choses, et mon amie la rose me l’a dit ce matin Natacha Atlas (d’après une chanson de Françoise Hardy)

Nous sommes tous américains Jean-Marie Colombani – éditorial du journal Le Monde – 13 septembre 2001

La Prière de l’absent est une installation originale de Majida Khattari qui emprunte son nom à une prière musulmane. Elle exprime le désir de l’artiste de prier pour les victimes qui ont trouvé la mort dans les tours.
L’œuvre est composée d’une série de masques calligraphiés reposant sur un tapis de fleurs.
Lorsque le visiteur pénètre dans la pièce, il sent d’abord, puis voit cette œuvre devant laquelle il peut avoir envie lui-même de se recueillir, en pensant aux victimes du 11 septembre ou à ses propres morts, ou l’un et l’autre. Ce n’est qu’en longeant le tapis pour rejoindre la pièce suivante qu’il découvre sur le mur de gauche deux portraits de jeunes hommes en position de prière, faisant face aux 3000 morts du 11 septembre dont le caractère anonyme est symbolisé par l’alignement des masques en nombre infini.
Ceux-ci renvoient d’une part à l’attrait de Majida Khattari pour les Dogons du Mali et à sa proximité avec les textes de Michel Leiris qui évoquent la place majeure du masque mortuaire dans les rites funéraires africains. On pense également aux masques en papier de Picasso qui, avec presque rien, produit une œuvre d’une grande puissance évocatrice.
Ici, l’usage d’un matériau comme la céramique renvoie à la fragilité de l’être humain qui peut se briser du jour au lendemain, victime des extrémismes et de l’interprétation archaïque du religieux.
Les attentats terroristes ayant été commis au nom de l’islam, le choix d’écrire sur les masques des prières des trois religions dans la langue arabe –langue de l’islam- vient d’une volonté de dissocier celle-ci d’une langue de violence, et de rappeler qu’elle peut être avant tout une langue de paix et de civilisation.
Quant à la présence physique et olfactive de la rose marocaine, elle évoque un rituel partagé entre l’Occidental qui vient au cimetière fleurir les tombes et l’Oriental qui enveloppe les corps de musc et d’eau de rose. L’artiste qui a perdu sa grand-mère en juillet dernier, propose ainsi un hommage à la fois très personnel et universel, dans une communauté de pensée avec les américains qui pleurent leurs disparus.
La rose et la ligne : ces références à la sensualité orientale et à la rigueur du concept de l’américain Carl Andre est une œuvre foncièrement réconciliatrice : entre islam et occident, ou encore entre néo-orientalisme et minimalisme. L’identité de l’artiste, femme arabe et musulmane est ainsi implicitement au cœur de l’œuvre.
Néanmoins, celle-ci évite l’écueil d’une réhabilitation naïve en ne faisant pas l’économie de questions dérangeantes qui perturbent la sérénité trop évidente de l’hommage.
Les deux portraits d’hommes musulmans (mais d’ailleurs, sommes-nous sûrs qu’ils le sont ?) évoquent l’ambiguïté de notre possible interprétation. On ne peut en effet savoir s’ils prient pour les innocents où s’ils sont eux-mêmes les auteurs des attentats, tuant en invoquant Allah. Pourquoi des hommes jeunes, éduqués, à l’avenir prometteur et intégrés dans la société se transforment-ils en kamikazes ?
L’artiste ne donne pas de réponse et l’intérêt de son œuvre réside précisément dans la tension qu’elle maintient. Ce qu’elle révèle ici également, c’est le regard que les musulmans sentent souvent peser sur eux : un regard qui oscille entre fascination, crainte, et malaise.
Cette Prière de l’absent nous permet ainsi de nous sentir américain et musulman dans un même sentiment douloureux.

Véronique Rieffel