Défilé n°1, Défilé/performance

 

Mode, art et foulard islamique

Arles accueille les robes-sculptures d’inspiration musulmane de Majida Khattari

  LES ARLÉSIENS qui se risqueront sur la place de la République, mardi 7 juillet, pour l’apéritif de la mi-journée, assisteront à un défilé-performance sur le thème du foulard islamique. Avec plein de robes importables et portées par des Arlésiennes, des corps qui se débattent et s’épuisent, se cachent et s’exhibent, souffrent et aguichent. A voir : un « Tchador de la République » aux couleurs bleu, blanc, rouge, qui défilera sur fond sonore du Douce France, de Trenet. Et puis une « Mariée de l’église Saint- Bernard », dont la robe est constellée de cartes de séjour appartenant à l’artiste. Le spectacle risque de provoquer des remous dans une ville il est vrai douce, mais où le Front national affiche un score inquiétant.

L’auteur de cette oeuvre qui ose rapprocher mode, art et islam, est une Marocaine élégante et réservée de trente-deux ans, Majida Khattari, installée à Paris depuis neuf ans, mariée à un Français. Née à Casablanca, musulmane, ayant bénéficié d’une éducation « très libre », elle a étudié à l’Ecole nationale des beaux-arts de Paris. « Je me suis tout de suite posé la question de l’accessibilité de mon oeuvre par les gens de ma culture. Ce qui m’a logiquement amenée à abandonner la peinture, car la tradition du tableau est inexistante dans les pays maghrébins et musulmans. »

Arrive la polémique du foulard islamique dans quelques collèges de France. Majida Khattari est une passionnée d’« informations » qui veut réagir à l’actualité. Sans être séduite, loin de là, par les thèses des islamistes radicaux, elle fut « choquée » par la façon dont le débat était abordé : « Il était question uniquement du foulard imposé par les parents, de choix personnel ou religieux. Jamais il n’a été dit que le foulard est aussi une tradition ancienne, un vêtement ou un accessoire. Même au Maroc, on l’a interdit en disant aux élèves qu’il empêche d’entendre. »

Le débat était passionnel entre « les censeurs et ceux qui sacralisent l’objet pour le rendre intouchable ». Majida Khattari veut imaginer une oeuvre qui ouvre le dialogue en insistant sur la fonctionnalité de l’objet. Son sens. Là encore, elle cherche le « langage » qui sera reçu « plus vite et mieux qu’un tableau ». La forme du défilé elle invente des formes, qu’elle met ensuite en scène s’est imposée à elle à l’Ecole des beaux-arts, non pas dans l’atelier ou l’amphithéâtre, mais dans la magique Cour vitrée, régulièrement investie par des couturiers pour leurs défilés professionnels. Elle assiste aux « spectacles », séduite par Christian Lacroix, John Galliano, Issey Miyake…

Majida Khattari a surtout trouvé son support. Elle contacte des maisons de couture pour obtenir des aides. En pure perte. Tant mieux, car elle n’est pas styliste, ne fait pas plus de mode qu’elle ne règle ses comptes avec l’islam. Elle dessine, puis réalise des « vêtements sculptures », tous uniques, portés par des « filles de culture musulmane, qui savent interpréter le vêtement » pour former des oeuvres animées destinées à faire réagir. Elle parle du monde, de son environnement quotidien, en donne des formes vivantes.

« SE PROTÉGER OU SÉDUIRE » Pour chaque robe sont annoncés le titre, le numéro et la matière sur fond de musique orientale. « Robe kacha. Feutre cousu avec fil de fer et bande élastique au niveau de la tête pour avoir une certaine souplesse. » En guise de souplesse, le fil de fer écrase le nez. Les titres sont ludiques « Robe serpent », « Robe couteau suisse », « Sésame, ouvre-toi » et l’ironie ne manque pas pour dédramatiser un sujet assez crispant, d’abord traité avec des pièces pesantes et intouchables, ensuite désacralisées dans un jeu ambigu de la femme victime, « mais qui joue de la complexité du vêtement pour se protéger ou séduire, laisse entrevoir son corps nu derrière un objet toujours ouvert. »

Les matériaux ? Velours, satin, acier, polyester, bandages, caoutchouc, plastique, cordes, toile… Et baskets bleues brillantes aux pieds. Une robe pèse 5 kilos avec des boulets qui traînent au sol, écrasent la poitrine, brisent le mouvement, font du bruit, « repoussent, font peur ». Un tchador moulant incite à l’agression, mais reste « imprenable comme une prison » avec ses lames acérées qui en défendent l’accès. La robe « 1 001 épingles » attire avec ses trous ronds qui dévoilent la peau, mais gardés par des piquants. Une autre est « étouffante comme une rose qu’on empêche de s’épanouir ». Une autre encore, ficelée : « Si la femme l’ouvre pour se libérer, elle est étranglée. » L’ambiguïté est totale avec la « Robe serpent » où un corps, d’abord invisible, qui danse sous le polyester, hésite à éclore : « Ne veut-elle pas ou ne peut-elle pas sortir ? », demande Majida Khattari.

 Le danger de la forme défilé est de n’y voir qu’un spectacle. Majida Khattari le sait, mais aller sur un autre terrain que celui de l’art, défiler sur la place publique et plus seulement à l’Ecole des beaux-arts ou une galerie, comme elle l’a fait, est le meilleur moyen de « dédramatiser » son sujet et d’aller vers un « islam laïc ». Elle aurait voulu investir l’Institut du monde arabe, qui a refusé. Elle est à Arles où sa performance figure au programme des Rencontres photographiques. On est loin de la photo, mais il est vrai que l’intitulé du festival 1998 « Un nouveau paysage humain » est un tel poncif qu’on peut tout y mettre. Y compris les choses les meilleures.

 

MICHEL GUERRIN