Défilé n°2, Défilé/performance

Défilé/performance, Piazza – Centre Pompidou, 19 juillet 2001, Paris

Co-production, Paris, Quartier d’Eté – Les Spectacles Vivants / Centre Pompidou. 

Le défilé-performance conçu par Majida Khattari a pour objet de sensibiliser les spectateurs aux tensions entre Islam unique et Islam multiple. 
 » En mettant en scène la femme musulmane dans un nouveau défilé-performance j’essaie, au travers des représentations du voile féminin, de sensibiliser le spectateur aux tensions régnant entre Islam unique et Islam multiple. Une première série éparpille six robes-sculptures aux couleurs, poids et recouvrements multiples. Quelques exemples des moyens que l’Islam s’est inventés pour dérober la femme au regard : hayek marocain, gna marocain berbère, tchador iranien, tchadiri afghan… La deuxième série de vêtements ouvre une réflexion sur les pressions subies par les femmes dans l’optique de l’instauration d’un Islam unique débouchant sur la réduction de leur liberté. Six interprétations du tchadiri afghan dévoilent l’horreur de l’enfermement et de la répression. La troisième partie, avec l’irruption de sept vêtements de cérémonie de mariage marocain traditionnel, redessinés pour la circonstance, et étirés du sacré au grotesque dans une confusion entre tradition, animisme et religion, brouille l’image d’un Islam monolithique et mondial. »
 

Quand les tchadors déboulent sur le pré du Centre Pompidou

ETRANGE PAYSAGE. Sur le béton du niveau moins 1 du Centre Pompidou est déposé du gazon, du vrai, rendu humide et gras par le temps de chien qui sévit sur Paris. Sur l’herbe, dans une ambiance village, 2 000 personnes, en majorité des jeunes, assises en tailleur claquent parfois dans les mains. Au « balcon », depuis le niveau principal du Centre, des paquets de gens pressés contre la balustrade, surplombent le pré. Tous attendent. Quelques tchadors afghans – les tchadri -, avec leur grillage sur lequel butent les yeux, sont proposés à des femmes dans le public. Certaines l’acceptent, y plongent leur tête, font disparaître leur visage. Des chants religieux égyptiens montent. Un climat de gravité gagne l’assistance. Jeudi 19 juillet, à 19 h 40, dans le cadre de Paris Quartier d’Eté, juste après la présentation de la nouvelle « collection » de Philippe Guillotel (inspirée du Maroc), commence le passionnant défilé- performance de Majida Khattari.

 Depuis quatre ans, cette artiste marocaine de trente-cinq ans, issue d’un milieu libéral, installée à Paris détourne le principe du défilé de mode, pour le transformer en forme artistique. Majida Khattari, passionnée d’information, crée des robes, des vêtements non commercialisés et importables – encore que… – qui lui permettent d’aborder des questions graves, essentiellement autour de l’islam : épingler autant les extrémistes musulmans qui bafouent les femmes, que les Français persuadés que l’islam ne recrute que des intolérants. « Je veux, défilé après défilé, désacraliser l’islam. » Dans ce défilé unique au Centre Pompidou, Majida Khattari a rendu hommage « aux mille et une souffrances » de la femme afghane. 25 vêtements portés par dix garçons et dix-neuf filles, tous non professionnels, qui ont marché au milieu du public, sur une musique que l’artiste a choisie avec Pedro, du groupe Digital Bled. « J’ai insisté sur la violence du vêtement », affirme Majida Khattari. S’avancent d’abord des hommes sûrs d’eux dans des vêtements libres et amples, proches des immenses jupes de derviches tourneurs. Ils marchent lentement, s’arrêtent, dévisagent avec arrogance un public devenu cible. Puis s’élèvent des chants touaregs, de souffrance, qui accompagnent le chemin de croix des vêtements noirs, étouffants, infligés aux femmes. Une femme avance sur les genoux, une autre est pliée en deux, une autre encore se débat avec un couteau qui lacère sa robe, une quatrième étouffe dans un fourreau sans manches, une cinquième a le corps meurtri par des dizaines de perles bleues et rouges qui sont autant d’épingles – réelles – pointées vers la chair.

 Adepte des ruptures, Majida Khattari enchaîne avec un tableau léger sur une musique moderne orientale qui invite à la danse. Elle caricature la mode : un tchador avec barbe pour l’automne, en jean pour l’hiver, camouflage pour le printemps, en tulle pastel pour l’été où l’on peut lire « Taliban Beach ».

 Déboulent enfin quatre filles de blanc vêtues, les houris, portant « soixante-dix voiles », le corps si transparent qu’il donne à voir les veines – des bandes rouges et bleues. Elles sont offertes aux hommes alors que s’élèvent des voix oecuméniques du Liban et de Syrie. Bonheur ou résignation ? « J’aime l’ambiguïté », répond Majida Khattari.

MICHEL GUERRIN