Orientalismes

 

 

« Pour son retour à Casablanca, où elle a étudié aux Beaux-Arts de 1983 à 1988, Majida Khattari, dont le travail s’inscrit depuis toujours en référence à sa culture, celle du Maroc, comme à celle de Paris où elle vit et travaille, a choisi de s’inspirer de la représentation de la femme dans la peinture orientaliste. Majida Khattari, qui raconte en quelque sorte, en arrêt sur images, ses histoires, des histoires d’aujourd’hui, ne fait pas de peintures. « Je me suis tout de suite posé la question de l’accessibilité de mon travail par les gens de ma culture. Ce qui m’a logiquement menée à abandonner la peinture, au profit de la photographie et surtout des défilés-performance ».

Elle crée cependant, avec ses détournements orientalistes, des tableaux photographiques. Ses « scènes de genre », ses scènes d’intérieur ou d’extérieur, de la vie quotidienne, ses portraits reprennent des canons historiques de la peinture : composition, thèmes, modèles, motifs décoratifs.

Ses modèles post-orientalistes ne sont plus les odalisques fantasmées, les princesses, les grandes-bourgeoises ou les mondaines en habits de « turqueries », mais de jeunes femmes et jeunes gens d’aujourd’hui, étudiants, comédiens, familiers de son entourage…, qui tels les modèles d’atelier reprennent les poses des célèbres tableaux.

Ses grandes photographies s’inscrivent dans la tradition de la citation, de la réappropriation. Elles sont hommage ou jeu avec Ingres, Goya, Matisse, Delacroix, Picasso, Renoir, Gérôme, mais aussi Majorelle, Bridgman, Cormon, Clairin, Giraud, Rosati, Ernst, Roybet, Beyle, Dinet…, tous artistes européens qui ont cédé aux « charmes, aux attraits, aux rêves de l’Orient ».

(…) Reprenant à sa façon son héritage, Majida Khattari a puisé pour cette nouvelle série ses sources dans les musées et dans les reproductions de l’ouvrage de Lynne Thornton qui fait autorité en matière d’« orientophilie » picturale. Lynne Thornton y parle des Mille et une Nuits (Alf Layla wa laylah), ces contes « marqués d’une forte spiritualité, (où) les thèmes de sexualité, d’amour et de violence, d’humour et de ruse transmirent l’image indélébile d’un monde oriental poétique, érotique et brutal. (…) Les califes, les vizirs, les odalisques et les eunuques qui paradent d’une page à l’autre devinrent des clichés du répertoire orientaliste ».

Chez Majida Khattari, la vie, la mort, le sexe, les questions politiques et sociales sont abordées de manière plus métaphorique dans les photos de cette suite « délicieusement orientale » que dans les défilés-performances, les installations, les dessins ou les vidéos. Pour qui saura les reconnaître, on retrouve néanmoins, inséré en contrepoint, en signature, tel masque de cuir, tel « sac-grenade », tel écheveau de laine monté en coiffe, ou tel voile porté dans les défilés. Elle travaille depuis toujours sur la société actuelle et plus particulièrement sur la situation et la représentation des femmes. Ses défilés-performances où interviennent le chant, la musique et la danse, – matrices des autres œuvres -, reprennent pour mieux les décoder, « créer une perturbation dans les certitudes », les scénarios et les emblèmes des maisons de haute couture (VIP, Voile Islamique Parisien, Paris, 2004, 2008). Avec ses robes-sculptures, ses masques, questionnement sur le dialogue interculturel, la tradition, l’enfermement et la liberté, elle mène en parallèle un véritable travail de recherche et de création sur la couleur et la matière.

Mais ce nouvel ensemble se laisse emporter par la somptuosité baroque, par un foisonnement ornemental ; Majida Khattari dit ironiquement s’être mise à « kiffer l’orientalisme ». Elle choisit et dispose les matières et les accessoires (costumes, turbans, étoffes précieuses, chamarrées, rayées, brodées, châles, caftans, plumes, bijoux et pierreries, ceintures de mariées, coussins, laines aux couleurs de pigments purs, chaînes, tapis, mandolines, brûle-parfums, sabre, fleurs, boissons, mets délicats et coupe de fruits, etc.). Matisse en son temps, visitant une exposition d’art oriental, en avait été frappé: « Par ces accessoires, cet art suggère un espace plus grand, un véritable espace plastique. Cela m’aide à sortir de la peinture d’intimité ». Majida Khattari en use comme d’une palette. Elle joue des contrastes entre les ocres naturels et de multiples et magnifiques couleurs des tissus et objets : rouge vif, turquoise, émeraude, orange moiré, r ose satiné, or , argent… Les tableaux des Orientalistes s’appelaient Beauté orientale, La Chanson du laurier rose, Fumeuse de haschich, Et il m’a conduite dans sa tente aux belles couleurs, Esclave d’amour et lumière des yeux, Rêverie, L’Ensorceleuse…ou encore Le Pirate d’amour.

Chez Majida Khattari, côté paysages et scènes d’extérieur, les femmes au bord du Nil se retrouvent à Ouarzazate, près des studios de cinéma, et les jeunes berbères portent des sacs-grenades, prêts à être dégoupillés – allusion aux nouveaux clichés occidentaux sur la vision du monde arabe -, et non une cruche ornée. Les amoureux semblent égarés dans les somptueux paysages, sortis tout droit d’un film de série B et les turbans font place à des écheveaux de laine échevelés ! Les familles du Hoggar ne semblent plus soumises à la destinée, mais avancent en défiant le temps ou en interrogeant l’objectif. Les jeunes filles prennent la pose avec le sourire et s’amusent de la caricature. (…) Là où les peintres dénudaient les corps féminins (Ingres : Odalisque avec esclave ; Maurice Bompard : L’Attente, etc), Majida Khattari les revêt des plus merveilleux atours. Ses modèles ne sont pas découverts, leurs poitrines ne sont pas dénudées, seules une échancrure, une ouverture, sont appel au désir, puisque telle est la règle qui n’en est pas moins chargée d’érotisme, puisque les corps muets n’en sont pas moins éloquents. Et l’on entend à chaque photo comme un chuchotement : « A ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut. Mais lorsque fut la … nuit, elle dit : …».

 

Pascale Le Thorel